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Prisoners : la morale au bord du gouffre.

Affiche du film Prisoners.
Affiche du film Prisoners. Crédit photo : Warner Bros.

C’est un peu l’étape obligatoire après un bon film indépendant ou non-américain. Le moment du choix : céder ou non aux sirènes du système Hollywood ? Quelle que soit la réponse du réalisateur, les destinées varient en fonction des talents. Après Incendies, son premier film ultra primé et encensé Denis Villeneuve s’est lui laissé tenter.

Contrairement à Incendies, où le casting était assuré par de sombres inconnus, Prisoners s’est offert un casting trois étoiles. Hugh Jackman, Jake Gyllenhaal, Viola Davis et Melissa Leo (Oscar du meilleur 2nd rôle féminin pour The Fighter) se partage notamment l’affiche. Au risque de voir la production tomber dans le « star system » ? Au vu du second film du réalisateur canadien, l’écueil a été plus qu’évité.

Le quidam devenu bourreau:

Prisoners parle d’un fait divers. Un simple fait divers, qui va entrainer dans une danse macabre de brutalité tous ses personnages au fur et à mesure de ses ramifications. Le jour de la Thanksgiving, dans une banlieue de Boston, les deux filles de deux couples d’amis disparaissent. Keller Dover (Hugh Jackman), le père d’une d’entre elle, est persuadé que Alex, un jeune homme limité mentalement, est le responsable. Alors que l’inspecteur Loki (Jake Gyllenhaal) piétine sur l’enquête, il décide de se faire justice lui-même. Sa descente aux enfers morale commence alors.

Prisoners est douloureux à regarder parce qu’il sait sonder les recoins les plus sombres des gens les plus normaux. En jetant un regard sans concession sur la détresse de cette famille qui vire à la folie, le film provoque un malaise profond. Tour à tour horrifié et ému par les actions des Dovers, le public se perd dans ses propres pensées. Les démons des deux familles sont les nôtres. L’histoire nous renvoie à nos questionnements : à quel point pourrions-nous devenir monstrueux si l’on s’attaquait à nos proches ?  L’insoutenable violence de Keller choque car elle montre une victime devenue elle-même bourreau. Prisoners est une implacable démonstration de la folie dans laquelle nous fait basculer la douleur. Le film est d’autant plus implacable que chacun peut se retrouver dans Keller. Sa quête est in fine plus que légitime, elle est juste. Mais lorsqu’il décide d’oublier les moyens pour la fin, il se transforme en une créature rugissante de haine et de violence. Une bête. Au spectateur alors de se demander s’il aurait agit différemment. Il n’aura jamais la réponse à cette question. Le comportement dans les « situations limites » de la morale est imprévisible. Pour qui que ce soit.

Confrontation entre l'inspecteur Gyllenhaal et le quidam Jackman.
Confrontation entre l’inspecteur Gyllenhaal et le quidam Jackman.

La justice des victimes et de l’émotion :

Prisoners n’est pas un réquisitoire. Prisoners n’est qu’une histoire où les conclusions s’imposent d’elles-mêmes. « Œil pour œil et le monde deviendra aveugle » disait Gandhi. Keller est un exemple dramatiquement crédible de la faculté qu’ont les êtres humains à devenir monstrueux lorsqu’ils parlent de vengeance et de justice propre. Le film est d’autant plus frappant qu’il s’attaque au tabou suprême, au crime absolu de notre temps : celui commis sur des enfants. Pour autant, quelle que soit l’iniquité de l’affaire, rien ne viendra justifier les actions de Keller. Rien. Quand bien même, elle serait imparfaite il ne reste donc plus que la justice sociale, globale pour juger des affaires des hommes. La justice personnelle, elle, ne produira qu’une guerre d’animaux à l’opposé exact de ce que nous sommes toujours si fiers d’appeler civilisation. L’état de droit reste seul juge, sans pour autant être seul maitre. Le film de Villeneuve est une belle matière à penser pour tous ceux qui aujourd’hui sur les réseaux sociaux prônent le retour à « la violence contre la violence ». La justice n’est pas l’affaire des victimes, ni de l’émotion. La justice est le domaine de la raison. Ainsi, il ne sera jamais utile de jeter en pâture aux médias les martyrs des faits divers. Evidemment leur émotion sera douloureuse, et qui pourra le leur reprocher ? Mais elle n’apportera rien au débat du droit et de la raison, si ce n’est la volonté d’être juste. Prisoners n’épargne personne, ni les auteurs de la violence, ni ceux qui se taisent lorsqu’elle est commise. L’abîme est en chacun de nous. La foi de Keller vient s’ajouter à cette idée : se plonger dans le gouffre, c’est abandonner Dieu. Au beau milieu du récit, Keller ne pourra même plus prononcer cette simple phrase : « Pardonne-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». 

Scène d'interrogatoire entre Paul Dano et Jake Gyllenhaal.
Scène d’interrogatoire entre Paul Dano et Jake Gyllenhaal.

Réalisme sec et casting impeccable :

Denis Villeneuve parvient à filmer la violence de son histoire avec une froideur absolue. Ce réalisme glacial tord les boyaux du spectateur. Contrairement à un Black Swan où le frisson d’adrénaline pouvait provoquer une jouissance coupable, Prisoners se révèle être un film réellement éprouvant. Chaque scène de suspense se révèle être une torture pour le spectateur, car la peur n’est jamais là quand on l’attend. A force de se faire attendre, l’horreur en devient insupportable. Les scènes de violence sont un supplice pour les nerfs et pour les tripes du public. Rien d’atroce dans le défoulement d’hémoglobine, juste une nausée psychologique absolue. La musique, tour à tour discrète et envahissante, appuie au mieux cette atmosphère incommode. Des rythmes simples, des sons vifs suffisent à augmenter le pouls du spectateur. Oubliez, de plus, l’ambiance estivale, la plage et les noix de coco. Prisoners vous plonge dans un monde éternellement froid et glacial où la neige succède à la pluie dans un cycle infini.

Dans ce maelstrom, des acteurs hollywoodiens habitués aux blockbusters récitent une partition impeccable. Hugh Jackman est aussi suffocant qu’extraordinaire en père brisé. Tour à tour violent et détruit, il parvient à chaque fois à nous choquer ou nous émouvoir. Maitrisant à la perfection les retournements de sentiments, l’acteur australien parvient à rendre son personnage dramatiquement crédible. Sa présence charismatique suffit à faire de sa performance une composition mémorable. Peut-être a-t-on déjà là le futur Oscar. En face, Jake Gyllenhaal, acteur beaucoup trop sous-estimé, est parfait en flic intègre et perdu. On sent à chaque instant son calme indifférent craqueler un peu plus, jusqu’à l’explosion. Comme si cela ne suffisait pas les 2nd rôles viennent leur prêter main forte : Viola Davis, Maria Bello, Terrence Howard, Melissa Leo s’accordent à compléter une interprétation haut de gamme. Reste enfin Paul Dano, le génial comédien de Little Miss Sunshine et de There Will Be Blood, encore une fois impressionnant dans le rôle plutôt ingrat d’Alex.

Coup de poing dans les entrailles, le film de Villeneuve donne autant matière à penser qu’à ressentir. Véritable expérience, Prisoners se révèle être l’un des grands films de cette année 2013 et un thriller haut de gamme. Il ne manque sans doute au film qu’un supplément de génie pour être un chef d’œuvre. Assumer une fin réellement déroutante, comme l’ont fait David Fincher et Jonathan Demme respectivement dans Seven et le Silence des Agneaux, était sans doute un bon moyen de marquer encore plus. Ces réserves ne sont pourtant pas suffisamment fortes pour pouvoir bouder son déplaisir. L’ambiance de Villeneuve, aussi glacé que l’histoire qui se joue en son sein, n’attend plus que vous. En VO, ofeuh courseuh !

 

« Celui qui combat des monstres doit veiller à ne pas devenir un monstre lui-même. Car, lorsque tu regardes au fond de l’abime, l’abime aussi regarde en toi »

Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra.

Hugh Jackman dans Prisoners.

licontinovich

Etudiant fanatique de ciné, tout simplement.

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