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[TOP 10] Mes dix films préférés de 2014 : 8° Léviathan

8° Léviathan.

Tomassov Hobbesevitch.

Les baleines se cachent pour mourir.

Les baleines se cachent pour mourir.

Sur les côtes de la mer de Barents, en Russie, un homme, Kolia, se bat contre le maire de sa ville. Il refuse de voir sa maison, qu’il a construite de ses mains, détruite. La cause officielle ? “Pour cause d’utilité publique”. Tel est le point de départ du film “Léviathan”, parabole désabusée et sombre de la Russie contemporaine.

Le film d’Andréï Zvyagintsev (à mes souhaits) est une charge fine et tranchante. Il dénonce un monde de corruption et d’abus, où le pouvoir totalitaire s’étend du plus haut jusqu’au plus petit échelon. Le maire est le symbole d’un système corrompu et basé sur des pratiques mafieuses. Ce personnage est à la fois méprisant et méprisable, ridicule et terrifiant, odieux et alcoolique. Et en parlant d’alcool, Zvyagintsev n’épargne pas non plus cet autre fléau russe. Les personnages baignent dans les vapeurs de vodka, dernière échappatoire à un univers de misère et de frustration. “Léviathan” égratigne aussi fortement les représentants de l’église orthodoxe, présentés comme un pouvoir de l’ombre, l’autre face d’un monstre bicéphale oppressant.  Rien d’étonnant à ce que la réception de ce film en Russie ait été pour le moins sulfureuse…

L'homme qui battait Boris Elstine en concours de "cul-secs".

L’homme qui battait Boris Elstine en concours de « cul-secs ».

En face de ce Léviathan imbattable, se dresse un homme, Kolia. Avec ses armes maladroites et ébréchées, il tente de résister, de ne pas se faire broyer. Pis, alors qu’il doit déjà soutenir un impossible combat, il voit sa famille se désagréger. Zvyagintsev a l’intelligence de ne pas faire de ses héros des chevaliers blancs. Simples humains, ils luttent à la fois contre leurs passions et contre le pouvoir. Ce combat est perdu d’avance, mais n’en fait pas moins d’eux des îlots de dignité. Toujours ça de gagné. Reste alors le fils. Réceptionnaire d’un héritage tragique et d’un avenir tronqué, il peut aussi être perçu comme le déraisonnable espoir d’une rébellion future, fruit de tant de frustrations accumulées.

Si cette histoire est d’une noirceur absolue, le ton du film garde malgré tout une place pour l’humour. Une belle tradition russe, pour le coup, que cette capacité à garder le sens de la dérision même dans les situations désespérées. L’humour n’est il pas la politesse du désespoir ?

Kolia

Kolia se demande s’il a bien fait de parier sur l’Anzhi Makhatchkala

Mais au-delà de la Russie, “Léviathan” est aussi une réflexion plus large sur le pouvoir et la liberté. Allusion non voilée au “Léviathan” d’Hobbes et au livre de Job, il reprend à son compte les thèmes de ces ouvrages pour disserter sur l’homme face à l’Etat, la fatalité… Le jeu intense des acteurs sert au mieux cette tragédie moderne, à l’image d’Aleksei Serebryakov, impressionnant Kolia. A l’heure où la Russie de Poutine fait la une de l’actualité, se documenter avec “Léviathan” apparaît comme une belle idée, pour percevoir enfin un point de vue contestataire et complexe…

Kouchner alors a mélangé Pasqua.

Kouchner alors a mélangé Pasqua.

Réalisateur : Andréï Zvyagintsev.

Scène : La mer de Barents fournit de fabuleux décors au drame. Le film s’ouvre et se termine par des plans larges de ces côtes désolés, sur l’air épique et grandiose de la musique de Philip Glass. Comme pour nous rappeler qu’il y a quelque chose au delà de éphémère mesquinerie humaine…

licontinovich

Etudiant fanatique de ciné, tout simplement.

One Comment

  1. Cher Licontovitch,

    Cela me réjouit de voir ce film, dont j’ai également apprécié les immenses qualités, dans ce top. Je suis juste en léger désaccord avec la phrase suivante : « A l’heure où la Russie de Poutine fait la une de l’actualité, se documenter avec “Léviathan” apparaît comme une belle idée, pour percevoir enfin un point de vue contestataire et complexe… »

    A mon sens, le propos du film n’est pas le pouvoir actuel. Zvyagintsev semble même placer son récit dans une sorte d’atemporalité (il y a peu d’indices sur l’époque – mis à part les téléphones portables – et la plupart des scènes auraient été tout à fait plausibles il y a 20 ans). J’y vois plutôt un profond désarroi face à l’impossibilité d’une gouvernance juste dans cet immense pays qu’est la Russie. Un pays où l’Etat a toujours dominé l’individu, du tsarisme à la Russie contemporaine en passant par l’ère communiste, quelque soit les époques, les régimes ou les hommes qui l’ont incarné. Allégorie parfaite de ce sentiment : la scène du pique nic (remarquable et absolument centrale dans le film) où les compères de Kolia tirent indistinctement sur les portraits d’anciens dirigeants. A la question de Kolia « où sont les portraits des derniers ? », son ami lui répond qu’ils les garde à la maison en attendant le « recul historique ». Mais nul doute qu’ils connaitront le même sort que leur prédécesseurs… Ils finiront tous dans le même panier pour ces russes ordinaires, désabusés par la politique. Léviathan est un point de vue contestataire en effet, mais sur le pouvoir et la Russie en général et non pas sur l’actuel locataire du Kremlin. C’est en tout cas l’impression que j’en ai eu en tant que russophile.

    A part ça merci pour les belles lignes de ce blog. Continuez comme ça l’ami !

    N.

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