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Brazil : le rêve et le cauchemar.

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«  Je visitais une petite ville industrielle avec des aciéries. Une ville horrible dans une région minière. La plage était complètement noire, à cause de la poussière de charbon. C’était tellement noir qu’on se serait cru à la tombée de la nuit. Je suis allé sur la plage, une sorte de décharge publique, et j’ai vu un homme assis seul, avec un transistor, passant d’une station à l’autre et tombant par hasard sur le thème « Brazil » (de Ary Barroso). Un rythme semblable n’existe pas dans son monde. De toute sa vie, cet homme n’avait jamais écouté une musique pareille, entraînante, romantique, gaie, syncopée et évocatrice d’évasion latine, suggérant qu’au-delà des tours d’aciers et des gratte-ciel se trouve un monde luxuriant et paisible.»

Terry Gilliam.

D’un coté Terry Gilliam, cinéaste complètement barré, ex-membre de la troupe des plus grands génies comiques que le monde aie porté, les Monty Pythons. Profil d’amoureux de l’humour, de l’absurde et du rêve. De l’autre coté, les grandes contre-utopies du XXème siècle : le Meilleur des Mondes d’Aldeous Huxley et sa hiérarchie génétique, Fahrenheit 451 de Ray Bradbury  et sa chasse à la pensée libre et surtout 1984, de Georges Orwell, et son système totalitaire « parfait ». Des mondes où le rêve a échoué, s’est écrasé violemment en entraînant dans sa chute toute possibilité de bonheur et de liberté pour l’humanité. Des mondes où le rire est contrôlé, dicté et édicté et où l’absurde, parent de l’inattendu, n’a plus de place car tout est régi, attendu, prévu, anticipé, contrôlé. De la rencontre entre l’esprit espiègle de Gilliam et le ton noir et désespéré des uchronies allait naître un délire génial nommé Brazil.

Sorti en 1985, Brazil imposait Terry Gilliam comme un réalisateur de génie, confirmant qu’il était tout à fait capable, même séparé des Monty Pythons, de créer un cinéma de la folie et de la marge, au ton aussi ironique  que savoureux. Il arrivait juste après l’inégal Bandit-Bandit et le malheureusement ignoré Jabberwocky et offrait à Gilliam son chef d’œuvre. Une pièce maitresse où se croisent des influences aussi géniales que celles de Dali, Kafka, Orwell, Kurosawa, Fritz Lang… Il n’a peut-être jamais fait mieux, même si depuis de nombreuses autres pépites se sont rajoutées à sa filmographie : Las Vegas Parano, l’Armée des Douze Singes ou l’Imaginarium du Docteur Parnassus, pour ne citer que les plus notables.

Le film conte l’histoire de Sam Lowry, bureaucrate enfermé dans un quotidien dont l’ennui dépasserait en intensité le « Best-Of » des conférences de presse de Jean-Marc Ayrault. Sam n’a pas pour seul échappatoire modeste que ses rêves, où il s’imagine en héros volant au dessus des nuages. Un jour Lowry découvre que le système totalitaire pour lequel il travaille a fait une erreur. Une mouche s’est glissée dans les machines, et a changé une lettre dans un mandat d’arrestation. L’innocent Buttle est arrêté à la place du terroriste Tuttle. En bon fonctionnaire d’administration rigoureux et professionnel, comme il y en a beaucoup-ahem- Lowry tente de réparer la faute. Ce faisant, il va devenir un ennemi de l’Etat. Car le régime ne peut pas avoir tort. Le régime est infaillible.

Contrairement à celui de Big Brother dans 1984, l’Etat de Brazil est totalement imparfait, puisque c’est une erreur administrative qui lance l’intrigue. Cependant, il est tout aussi pervers et impitoyable. Comme Wilson dans le livre d’Orwell, Sam va l’apprendre à ses dépends et finir par être broyé par une machine implacable. Gilliam passe en surface sur de nombreux thèmes contenus dans  1984 (le terrorisme instrumentalisé par l’Etat), en oublie d’autres (la vidéosurveillance, le langage…) et ajoute d’autres critiques ; comme la chirurgie esthétique, à travers ce personnage de la mère de moins en moins humaine au fur et à mesure de ses opérations. Au fond, le film se concentre sur une lutte et une seule, celle perdue d’avance d’un homme rêveur contre un système implacable.

Brazil est ainsi un réquisitoire féroce contre la bureaucratie psychorigide et bornée, appliquant sans les penser des directives stupides. Dénonçant les dangers d’un système totalitaire obtus, le film s’emploie aussi à évoquer une tyrannie beaucoup plus proche, que tout le monde ou presque a connu. Combien de fois, nous sommes nous retrouvé en face d’une erreur  administrative qui paraissait insoluble ? Notre folklore culturel est peuplé d’évocation de la paperasse kafkaïenne qui semble régir nos vies, depuis la Maison des Fous d’Astérix jusqu’aux Bidochons.

Face à ce système où tout est contrôlé, analysé, anticipé par les ordinateurs, les dossiers et les fichiers centraux, où est la place de l’homme, de sa volonté et de sa liberté ? Est-il au final, nécessaire ? Comme l’explique Orwell dans son livre :  « Le commandement des anciens despotismes était : « Tu ne dois pas. » Le commandement des totalitaires était : « Tu dois. » Notre commandement est : « Tu es. » » Pour Sam Lowry, le rêve est le seul échappatoire. Dans son imagination au moins, il pourra voler, être le héros, rencontrer l’amour et combattre des monstres, dans une fantaisie orientale évoquant les films de monstres japonais. Mais quand le rêve semblera prendre forme, il sera bientôt rattrapé et dévoré par le cauchemar.

Dans ce discours à la gloire du songe, les acteurs semblent tous avoir fait vœu de folie douce : Jonathan Pryce est excellent en héros banal, Robert de Niro incroyable en terroriste fou, Katherine Helmond aussi géniale que déplaisante en mère accro à la chirurgie esthétique. Mention spéciale également à Ian Holm (Bilbo dans le Seigneur des Anneaux), Michael Palin (un autre Monty Python), Jim Broadbent (Slughorn dans Harry Potter), qui offrent à leurs second-rôle un coté éminemment jouissif. Il serait bon également de ne pas oublier Bob Hoskins, qui trouve là l’occasion d’expérimenter l’une des pires morts de l’histoire du cinéma : il est asphyxié par la merde des égouts.

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De la beauté dans le monde de Brazil.

Brazil est une œuvre maitresse, où l’imagination humaine est exaltée contre la médiocrité crasse d’une existence vouée au gris. C’est un plaidoyer pour un monde en couleur, contre un monde d’immeubles noirs, pierres tombales des songes du genre humain. Au milieu de ce conte doux-amer s’élève la sublime musique d’Ary Barroso (qui donne son nom au film) et ses variations composées par un Michael Kamen au sommet de son art. C’est encore ce chant de l’exotisme, cet appel à un voyage lointain vers un monde où les gens sont heureux, qui s’élèvera lors du générique de fin, lorsque Sam aura définitivement choisi le monde du rêve pour seul quotidien. De son coté, le spectateur, le ventre serré et la larme à l’œil, ne saura plus quoi prendre comme dernière impression. La joie de cette musique onirique où Sam a trouvé refuge ou la tristesse de ce destin brisé.

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Sam Lowry joue à l’Icare.

licontinovich

Etudiant fanatique de ciné, tout simplement.

2 Comments

  1. Je me doutais bien que le premier article porterait sur Brazil !
    Bonne continuation pour tes études et ton blog.
    Bises,
    Julia Guerin

    • Merci beaucoup Julia, j’espère que tout va bien et bonne continuation à toi aussi pour tes études !

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